De ce que les parents attendent de leurs enfants, C.STEIN

De ce que les parents attendent de leurs enfants.

Le point de vue freudien

Conrad Stein

o     Concernant l’intitulé de mon exposé, tel qu’il a été annoncé, je dois vous dire que je l’ai formulé un peu trop hâtivement, lorsqu’il a fallu rédiger le programme de notre colloque. Autant la première partie de mon énoncé « De ce que les parents attendent de leurs enfants » signifie qu’il ne sera question ici que d’une indication d’ordre très général et de nature à permettre éventuellement au praticien de s’orienter lorsque, dans une conjoncture particulière, il se trouvera confronté à cette question, autant la deuxième partie de ce même énoncé « Le point de vue freudien » me paraît aujourd’hui quelque peu sentencieuse. Je tenais seulement à ce que figurât au programme le nom du fondateur de la psychanalyse, de la psychanalyse conçue comme une méthode bien avant que d’être une doctrine. Et quant à mon projet, la seule chose que je savais était que je tenterais de mettre en valeur une certaine page de Freud, celle-là même qui, sous le titre « His Majesty the Baby », a été mise en exergue du livre publié à l’occasion du présent colloque(1).

Ne vous attendez donc pas à ce que je vous présente ce qu’il est convenu d’appeler une communication, c’est-à-dire un texte d’avance établi. J’ai l’habitude, chaque fois que les circonstances s’y prêtent, et tel me paraît être aujourd’hui le cas, de me préparer in extremis à m’adresser à un public, à vous en l’occurrence, une fois que je crois avoir réussi à m’en forger une représentation.

Voici la page de Freud. Elle est extraite d’un texte de 1914 intitulé « Pour introduire le narcissisme »(2). Ne s’agissant pas à proprement parler d’une explication de texte, j’ai, dans un premier temps, tronqué la citation à trois reprises, sans pour autant en altérer le sens, je puis vous l’assurer. Il faut souligner d’emblée que, venant de conclure la deuxième section d’un texte consacré à une discussion des plus ardues et des plus problématiques, ce passage lumineux et se suffisant à lui-même se présente un peu comme une illustration hors texte où l’essentiel serait immédiatement rendu sensible sans pourtant, il faut le dire, être bien précisé. Je cite :

« Le narcissisme primaire de l’enfant, tel que nous l’avons supposé (…) est moins facile à saisir par l’observation directe qu’à confirmer par inférence à partir d’un autre point. À prendre en considération l’attitude des tendres parents à l’égard de leurs enfants, on est amené à y reconnaître une reviviscence, une reproduction de leur propre narcissisme depuis longtemps abandonné (…) Il existe une compulsion à attribuer à l’enfant toutes les perfections (…) L’enfant doit avoir un sort meilleur que celui des parents, il ne doit pas être soumis aux nécessités dont on a reconnu qu’elles dominent l’existence. La maladie, la mort , le renoncement aux jouissances, les limitations apportées au propre vouloir ne doivent pas valoir en ce qui le concerne. Le lois de la nature ainsi que celles de la société doivent s’arrêter devant lui. Il doit, de nouveau, être véritablement le centre et le noyau de la création, His Majesty the Baby tel que jadis on croyait l’être. »

Voilà donc, en une version un peu abrégée, ce passage qui nous paraît lumineux parce qu’il parle directement à l’imagination. Et pourtant, je ne vous cacherai pas que l’ayant relu tout récemment à votre intention, l’ayant relu très attentivement, trop attentivement dirais-je, je me suis trouvé dans un certain embarras. Qu’on le prenne tel que je vous l’ai présenté ou qu’on le prenne dans sa version intégrale, ce paragraphe, à y regarder de plus près, est loin d’être parfaitement cohérent quant à la nature du supposé narcissisme primaire de l’enfant tel qu’on pourrait l’inférer de l’attitude des tendres parents.

Comment dès lors, me suis-je dit, vous présenter les choses simplement, en réfrénant ma propension à me livrer à une exégèse approfondie du texte. À cette difficulté, j’aurais dû pourtant m’attendre, tant il est vrai que très souvent les passages de Freud qui emportent immédiatement l’adhésion présentent, si on les examine attentivement, des difficultés de cette sorte. Ils doivent leur pouvoir d’évocation à la qualité littéraire, à la portée à proprement parler poétique d’une écriture, de l’écriture de Freud. Et cela est très important à considérer pour que cela prouve, comme je vous l’ai déjà laissé entendre, et je ne saurais trop y insister, que l’oeuvre de Freud ne saurait être tenue en premier lieu pour un corps de doctrine.

Pour simplifier les choses, disons que le texte qui nous occupe admet deux lectures. Dans la première, His Majesty the Baby est un enfant réel, alors que selon la seconde ce n’est que dans l’illusion qu’il pourrait être tenu pour susceptible d’accéder à une existence réelle. En premier lieu, concernant l’enfant réel, revenons, si vous le voulez bien, à l’idée que le passage considéré se présente un peu comme une illustration hors texte. Il se trouve que James Stratchey, le traducteur anglais de Freud, a vu dans His Majesty the Baby une possible référence à un tableau de la Royal Academy de Londres portant ce titre et qui représente deux policemen arrêtant le trafic afin de permettre à une nurse de pousser un landau à travers la chaussée. Voilà bien la représentation d’un enfant en majesté des plus réels et tel que jadis, comme l’écrit Freud, les parents croyaient l’être. Pour le compte de cet enfant, note-t-il par ailleurs, dans une phrase que j’ai omis de citer, les parents « sont portés à renouveler pour lui la prétention à des prérogatives qu’ils ont eux-mêmes depuis longtemps abandonnées ». Et de préciser un peu plus loin que l’enfant « doit accomplir les rêves de désirs non réalisés des parents, devenir un grand homme et un héros à la place du père, avoir pour époux un prince en dédommagement tardif de la mère. » Ici, il faut bien le dire, Freud ne nous apprend rien de nouveau. Au demeurant, des ambitions qu’ils cultivent pour leurs enfants, les parents ont une claire conscience, et l’idée qu’ils peuvent être habités par la nostalgie de ne plus jouir du privilège de l’enfant du landau est loin de leur être toujours parfaitement étrangère.

Mais avant d’aller plus loin, avant d’aborder notre deuxième lecture, je vous propose de nous arrêter encore un instant à la scène du landau. À supposer que l’heureux occupant de ce véhicule soit déjà assez grand pour se poser en sujet d’une croyance portant sur un objet, sur un objet qui n’est autre que lui-même, à supposer en d’autres termes qui sont, ceux-là, empruntés à Freud qu’il soit doué d’un moi constitué dans sa « double polarité sujet-objet », n’est-il pas évident qu’il ne saurait se tenir pour Sa Majesté et jouir des privilèges, des prérogatives que ce statut lui confère, que dans la mesure où il est reconnu, désigné comme tel par les deux policemen ainsi que par la nurse qui, faisant figure de reine mère, représente ici les tendres parents ?

Si j’ai voulu revenir à cette scène, c’est pour vous faire remarquer que l’histoire ne s’arrête pas là. Un jour, à son tour, l’occupant du landau sera père ou mère, il émettra à l’égard de ses enfants les mêmes prétentions que celles dont il avait été l’objet du fait de la sollicitude de son entourage et des espérances de ses parents. Voilà donc que nous nous trouvons en présence d’une succession, d’une généalogie d’enfants rois. Et cela, il faut le souligner afin de ne jamais oublier que les problèmes relatifs à ce que les parents attendent de leurs enfants ne sauraient faire l’objet du moindre entendement s’ils ne sont pas référés à ce qu’attendaient d’eux leurs propres parents, autrement dit les grands-parents des enfants que nous voyons en consultation.

C’est maintenant seulement que j’aborde ma seconde lecture. Commençons par noter qu’autant il n’est pas vraiment absurde de souhaiter qu’un garçon réel ait un sort meilleur que celui de ses parents, qu’il devienne un grand homme ou un héros, qu’une fille ait pour époux un prince – ce sont là des choses qui peuvent arriver –, qu’autant ces prétentions-là ne sont pas vraiment absurdes, autant il serait vain d’exiger, et là je cite de nouveau Freud, qu’effectivement « la maladie, la mort ne doivent pas valoir en ce qui le concerne », d’exiger qu’effectivement « les lois de la nature doivent s’arrêter devant lui ». Nous devons donc noter que Freud mélange ici deux registres : le registre du possible et le registre de l’impossible, du radicalement illusoire. His Majesty the Baby qui doit, je vous rappelle que ce sont là les propres termes de Freud, « qui doit de nouveau être véritablement le centre et le noyau de la création », loin d’être un enfant réel ne saurait être que celui qui fait l’objet de l’illusion selon laquelle il serait susceptible d’accéder à une existence réelle. Soit His Majesty the Baby, non plus tel que jadis on croyait l’être, mais bien plutôt tel qu’en son inconsciente illusion on croit jadis l’avoir été.

Les parents peuvent, bien entendu, être habités par la nostalgie de ne plus être l’enfant du landau, l’enfant choyé, l’enfant glorifié qu’ils ont été. Il reste que si l’enfant est l’objet de toute leur complaisance, c’est pour des motifs bien plus profonds et dont ils n’ont, je le souligne encore une fois, nulle conscience.

L’espérance des parents, notre espérance vis-à-vis de nos enfants est de la nature dont se soutient la croyance religieuse. Pour moi, His Majesty the Baby évoque irrésistiblement non pas une image, un tableau, mais deux versets du prophète Isaïe, versets d’autant mieux connus de tout un chacun que Haendel les a mis en musique dans le montage qui forme le livret du Messie. Ces versets, les voici :

« Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, sur les habitants du sombre pays, une lumière a resplendi. Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné, il a reçu le pouvoir sur ses épaules et on lui a donné ce nom : Conseiller merveilleux, Dieu fort, Père-éternel, Prince de paix(3). »

Vous vous souviendrez certainement que le premier de ces deux versets est confié à la basse, alors que dans le second qui est confié aux choeurs, les paroles « car un enfant nous est né, un fils nous a été donné » sont soutenues, chose très remarquable, par les voix de soprano des petits garçons. Je regrette de devoir citer ces versets d’Isaïe en français, il n’y a de traduction plus admirable de la Bible que l’ancienne version anglaise connue sous le nom de King James, celle dont est extrait le livret du Messie de Haendel.

Mais revenons à cet enfant qui sera nommé « Conseiller merveilleux, Dieu fort, Père-éternel, Prince de paix ». C’est bien là l’enfant supposé être véritablement le centre et le noyau de la création. D’ailleurs, ce royal nouveau-né n’est autre que celui qui doit avoir nom Emmanuel, c’est-à-dire « Dieu avec nous », il n’est autre que le Messie, selon la prophétie d’Isaïe. De là à soutenir que les parents, qu’ils soient croyants ou athées, peu importe, veulent que leur enfant, celui qui vient de naître, soit leur sauveur et leur rédempteur, il n’y a qu’un pas que je n’hésiterai pas à franchir. À mon sens, ce que Freud exprime en un langage d’apparence très savante, lorsqu’il note, concernant les parents, « qu’à prendre en considération leur attitude à l’égard de leurs enfants, on est amené à y reconnaître une reviviscence de leur narcissisme depuis longtemps abandonné », ne signifie rien d’autre.

Freud dit aussi que le narcissisme primaire est réalisé presque parfaitement dans le sommeil. Or, dès 1899, dans L’interprétation des rêves, il notait en termes beaucoup plus imagés que le rêve peut nous ramener chaque nuit dans le paradis perdu de notre enfance préhistorique. Voilà qui est bien fait pour me confirmer dans ma lecture.

Il me faut ici souligner, pour la troisième fois je crois, car c’est essentiel, que de cet état de choses, les parents n’ont nulle conscience. Une mère catholique, par exemple, qui a l’habitude d’appeler son enfant « mon Jésus », ce qui est encore aujourd’hui chose très courante, se sentirait évidemment taxée de folie si quelqu’un venait lui dire qu’elle tient son enfant pour être réellement Jésus. Mais cela n’empêche pas que, dans son inconscient, son enfant soit effectivement Jésus. Autrement dit, l’espérance qu’elle met en son enfant est une formation de l’inconscient.

Au début de la matinée, Didier Anzieu nous a parlé de parents malades ou pathogènes dont l’enfant est, selon son expression, l’oeuvre d’une « annonciation négative », alors qu’ici il est question des espérances de « tendres parents » dont les enfants paraîtraient devoir être l’oeuvre d’une annonciation positive. L’opposition, pourtant, n’est pas aussi nettement tranchée qu’il pourrait y paraître, et c’est pourquoi le pédiatre est assez communément confronté à la nécessité de prendre en charge les parents des enfants pour lesquels il est consulté, que ce soit en ville ou à l’hôpital. De cela, pour conclure, je vais tenter de m’expliquer d’une façon quelque peu lapidaire.

La question n’a aucun sens, de se demander si c’est pour son propre bien ou pour le bien de l’un ou l’autre de ses parents que l’enfant doit être l’enfant de rêve de ces derniers. Dans l’inconscient cela fait tout un. En revanche, les avatars, les représentants du désir des parents, qui seuls sont susceptibles d’accéder à la conscience et qui sont ce à quoi nous avons à faire quotidiennement, ces avatars, ces représentants manifestes – au sujet desquels j’aurais souhaité pouvoir vous entendre parler de votre expérience – peuvent évidemment, en leurs mille formes, pencher d’un côté ou de l’autre. C’est en raison de quoi par exemple, le comportement passionnel d’une mère pourtant aimante peut, selon l’expression de Ferenczi, faire de son enfant « un coupable petit automate d’amour » qui trouvera, le cas échant, son salut dans la maladie.

  1. Pédiatrie et psychanalyse, Paris, P.A.U., 1993.

  2. Sigm. Freud, « Pour introduire le narcissisme » in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.

  3. Isaïe, 9,1 et 9,5.

  4. Cf. Didier Anzieu, « Beckett enfant », in Pédiatrie et psychanalyse, op. cit. p. 36.

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Conrad Stein – Psychiatre, psychanalyste.

Conférence du 2ème colloque de Médecine et Psychanalyse : « Les parents, le pédiatre et le psychanalyste », Paris 1995.

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