Beckett enfant, D.ANZIEU

Beckett enfant

Didier Anzieu

 

o   On m’a dit et répété que je suis né le vendredi 13 avril 1906 ; j’ai fini par le croire mais je n’en garde aucun souvenir. On m’en a beaucoup parlé. J’entends encore le bourdonnement des voix autour de mon berceau. A en donner le bourdon ! Quelle contradiction ! Avoir choisi un vendredi 13 était fait pour me porter chance… et malchance… c’est ainsi que ma vie a commencé. L’ai-je véritablement commencée ? Pouvait-elle commencer dans ces conditions ? Comment continuer de la recommencer ?

L’accouchement fut, paraît-il, long et difficile. Il a duré 24 heures. Ainsi c’est la nuit que j’ai vu le jour : nouvelle contradiction. Il semble que la date de ma naissance ait été modifiée d’un mois pour qu’elle coïncide non seulement avec un vendredi 13 mais avec le Vendredi saint. Je suis né – on m’a fait naître – le jour où le Seigneur est mort. Je sens encore la douleur, non pas dans mes mains et mes pieds – des clous –, ça ne serait pas si terrible – mais j’éprouve dans ma poitrine distendue la paralysie progressive qui gagne, la respiration qui s’enfuit. Ce jour, ou plutôt cette nuit de l’accouchement, nous avons tous frôlé la catastrophe. Quand mon père est rentré du travail et qu’il a découvert la maison pleine des soupirs des femmes et des cris de ma mère, il a fui dès la nuit tombante, il est rentré au petit matin, une fois ma naissance effectuée. Quand à ma mère, elle a énormément souffert. Je pense qu’elle a été terriblement déçue de voir que j’étais encore un garçon et non pas une petite fille. Je sens encore sur ma peau le contact rugueux de la sienne. Je crois que j’ai crié pendant des semaines, des semaines, des semaines. C’est cette horreur du contact des corps que j’ai raconté dans ma nouvelle Le Dépeupleur.

Donc mon commencement a été raté. J’ai mal commencé ; je ne pouvais que mal finir. Mais ai-je même commencé ? Je me demande si je suis né ce 13 avril ou si j’attends encore d’être né et si je dois écrire pour me donner l’impression de naître quand même. J’ai commencé à vivre ; en même temps, j’ai commencé de mourir ; j’ai commencé de souffrir, j’ai commencé de jouir, mais ça, je ne suis jamais sûr d’y être véritablement arrivé. J’étais à la fois le crucifié qui retenait son dernier souffle avant d’expirer et j’étais Samuel, le prophète, un maître de la parole. Ce qui m’a sauvé, c’est de me vouer à la parole. Mais j’ai toujours eu peur de manquer de souffle, j’ai failli mourir d’expiration, si j’ose dire. Et c’est pourquoi la parole pour moi, c’est d’abord une voix, c’est d’abord la capacité du souffle.


Ma famille comprenait donc le père, la mère, mon frère aîné de quatre ans plus âgé, la déception vraisemblable éprouvée par ma mère à ma naissance, à savoir qu’elle n’aurait pas de petite fille, se traduit dans mon œuvre par le fait que sont présents des adultes hommes et femmes, des enfants, qui sont généralement des garçons, des fils, et jamais, ou à peu près jamais des petites filles. Une sœur, mais adulte, apparaît dans Cendres et, dans Pas, un des textes les plus tardifs, une petite fille en effet, mais qui est manifestement une femme qui se ressouvient d’avoir été petite fille et qui doit sans doute correspondre à l’effort que j’ai fait sur la fin de ma vie pour comprendre ma mère à partir de la petite fille qu’elle avait été. À propos de ma mère, je vais donner une explication concernant En attendant Godot. Ce personnage de Godot a été diversement interprété par les lecteurs et la critique, mais toujours interprété comme un dieu, un homme, un père. Il est évident pour moi que cette personne tant attendue, et qui sans doute attend quelque chose elle-même, c’est la mère. Molloy fait toute sa traversée pour rejoindre sa mère. Il arrive trop tard, elle est morte, et il écrit dans sa chambre son récit. En attendant Godot, je l’ai écrit en pensant à ma mère mourante : les deux clochards Vladimir et Estragon sont des transpositions de mon frère et de moi-même ; nous faisions une paire, interchangeable, et nous attendions notre mère. Nous savions maintenant qu’elle ne viendrait plus. Elle nous avait délégué ce petit garçon pour nous dire qu’elle ne viendrait pas.
Revenons sur la pièce, écrite et jouée en 1976 en anglais, où Beckett décrit pour la première la dernière fois le rapport d’une fille et de sa mère : Pas, c’est-à-dire le bruit que font les pas sur le parquet. On ne voit sur la scène que la fille de May, 40 ans, vêtue d’un peignoir délavé, savates avachies, qui marche sans arrêt sur une étroite bande faiblement éclairée, à l’avant d’une scène prolongée dans l’obscurité. Quatre séquences. Dans la première, la fille demande à sa mère, âgée, malade, mais qui reste invisible tout au long de la pièce, si elle veut sa piqûre, son oreiller, son bassin, l’éponge pour rafraîchir ses lèvres ; à chaque fois, la mère répond doucement : « Oui, mais c’est trop tôt. » Elle s’inquiète tant de voir sa fille ressasser tout ça. Dans la deuxième séquence, la voix fantôme de la mère parle de la fille à la troisième personne. Elle évoque des scènes où May, petite fille, au lieu de jouer comme ses camarades, commençait de marcher sur un tapis en suppliant qu’on l’enlève en l’air pour sentir la chute des pas si faible soit-elle. Dans la troisième section, May évoque, tirée dit-elle d’un livre dont le lecteur se souviendra, l’histoire de la petit Amy, anagramme de May, sa propre histoire, se hissant la nuit dans l’église verrouillée pour rôder le long du bras du pauvre Sauveur crucifié. Enfin dans la dernière séquence, la voix s’est tue, le personnage a disparu. Il n’y a plus que la lumière qui baisse lentement sur l’aire des va-et-vient et des ultimes vibrations des cloches. La vie est illusion d’un écho. Les pas ne sont pas.

Je voudrais parler des rapports avec mon frère. Rapports très contrastés : il était l’aîné, je l’admirais beaucoup ; il me protégeait quand j’étais adolescent et que des angoisses catastrophiques ont commencé de m’envahir, je n’arrivais à m’endormir que lové contre lui : il faisait la chaise, je m’asseyais sur cette chaise, allongé bien sûr dans le lit ; je me sentais adossé, protégé, et je pouvais m’endormir. La nuit, il était mon protecteur, et même quand il a été marié, il revenait passer la nuit contre moi. Le jour de son mariage, je me suis saoulé, j’ai cassé la porte d’entrée de la maison, sans doute pour faire obstacle à son départ. Le jour, nos rapports étaient différents, il était le plus grand, le plus fort, il me dominait, il me tyrannisait. D’où le récit que j’ai fait dans Comment c’est  de cette reptation à deux dans la boue de deux êtres qui se hèlent, se bousculent, c’est la transposition de la longue traversée de l’enfance et de la puberté avec mon frère. Je l’ai frappé, il m’a frappé avec une sorte d’ouvre-boîte de conserve, un peu partout, sans doute, et sans aucun doute à l’anus ; c’est là la honte, ou la boue que j’ai décrite dans cette nouvelle et la trace en est restée dans mon corps, par ce foutu furoncle à l’anus qui a tellement handicapé mon adolescence et qui n’a disparu qu’avec le début de mon analyse avec Bion.

Ma mère, il faut que j’en dise quelques mots, et j’ai envie d’écrire « maux » aussi bien que « mots ». Ma mère était une ancienne infirmière ; elle soignait au nom de la morale, au nom du devoir, froidement, impeccablement. Elle avait séduit mon père lors d’une hospitalisation de celui-ci. Il était tombé amoureux de son infirmière et il l’avait épousée. Un couple contrasté : ma mère, femme de devoir, froide affectivement, manifestement frigide charnellement, et mon père, heureux de vivre, bon vivant, pétant, rôtant, buvant, marchant, m’entraînant dans dans de longues escapades dans la campagne ou le long de la rivière ; ma mère ne m’a pas donné un Moi-peau tactile suffisant, mais j’ai compensé en recevant de mon père une seconde peau musculaire très forte. Ma mère, double. Un premier volet : l’indifférence, le devoir strict. Et le second : la soupape d’échappement de tant de tensions conservées à l’intérieur, le grand lâcher des émotions. Ses scènes terrorisaient toute la famille, accusée de ne pas l’aider, ne pas la comprendre. Un déchaînement, un déferlement ; on frôlait la catastrophe. De mon enfance je garde le souvenir d’avoir sans cesse frôlé une catastrophe. La mère était redoutable et redoutée, et ce cylindre du Dépeupleur qui tantôt s’arrête de respirer tantôt se met en marche et s’affole, je crois bien que c’est elle. C’est l’air envahi par les drames et qu’elle ne nous donnait pas suffisamment à respirer. La seule photo où on la voit sourire, c’est lorsqu’elle porte son chien dans les bras. Mais jamais quand elle porte un de ses garçons.

Je reviens sur mon propos antérieur. Suis-je né ? Pas encore. Je me souviens avec une émotion sans cesse renouvelée de cette conférence de Jung qu’à l’âge de trente ans j’ai entendue à la Travistock Clinic. Il présentait le cas d’une fille qui était morte de n’avoir pas vécu, de ne même pas être née. Je me suis reconnu là et dans mon œuvre, j’ai forgé la fiction d’un personnage qui est déjà mort mais qui ne le sait pas et les autres ne savent pas non plus. Pour citer D. Brun, j’étais un enfant « donné pour mort ». Comment vivre quand on est pas né ? Les trois premières nouvelles que j’ai écrites en français après ma nuit d’inspiration du printemps 1946 à Dublin s’appellent L’expulsé, Le calmant et La fin. La première résume l’histoire d’un personnage qui se trouvait bien dans une boîte, canaux, cercueil, cave, qui représentait le ventre maternel et qui était expulsé sans qu’on lui demande son avis, sans qu’il lui ait donné son accord, dans un monde de douleur, de froidure, de souffrance, de cris, de bruits, de coups. Un début qui ne commence pas et qui se confond avec une fin qui ne s’arrête pas d’arriver ; voilà ce que le personnage de la fin de la deuxième nouvelle, La fin, remâche, rumine. Un calmant, toutefois, c’est le troisième titre : entendre raconter des histoires. Ça n’était pas ma mère : le soir, elle venait pour la prière, ensuite elle nous laissait à nos angoisses, sourde à nos appels. C’était le père qui restait auprès de moi, de mon frère, je suppose aussi, et il nous racontait des histoires. C’était ça le calmant. Une fois qu’il fût mort et que je n’avais plus mon frère pour me coller contre lui la nuit, je me suis raconté à moi-même des histoires, je me suis administré à moi-même ce calmant.

Un bébé d’autrefois se souvient que c’est lui, grands ouverts dans le noir et la nuit, ses yeux, ses oreilles attendent le passage d’une ombre, la venue d’une voix ; personne ne se présente, qui prêterait attention à son besoin d’un regard, d’une parole. Il se fond dans l’absence dont il devient ombre et silence. Il guette les bruits, les cris, les pas, pour en remplir son esprit, pour lui servir de pensées, il coah, coah, coah parfois, choeur d’anges ou de grenouilles mais il reconnaît là finalement la petite musique de nuit de ses peurs, de ses souffrances, de ses angoisses.

Ma vie se résume à une bande enregistrée que je remets de temps en temps sur le magnétophone et que j’écoute. Je m’écoute. Je m’écoute à essayer de faire de moi un personnage qui s’écoute à essayer de faire des personnages pour arriver à naître, à ne pas finir, à se calmer. Il ne peut pas savoir ce personnage, laquelle est la plus grande, de l’angoisse de vivre ou de l’angoisse de mourir.

Un écolier d’autrefois se souvient que c’est lui, allongé dans la nuit et le noir, non ! il n’a pas perdu le souvenir ; il sait qu’il se punit avant qu’on ne le fasse, en allant de lui-même à sa chambre s’enfermer dans la nuit et le noir. Par exemple, il a demandé à sa mère pourquoi le soleil se couchait à l’horizon. Elle a répondu à sa stupidité par un mutisme méprisant. Sa fureur contre elle avait été telle qu’il a marché tout le jour à travers le plateau et qu’il est rentré à la nuit, sans parole ni repas. Il revenait toujours et s’allongeait dans sa chambre, dans la nuit et le noir.
Un adolescent d’autrefois se souvient que c’est lui, grimpant comme un singe habile et téméraire jusqu’à la cime du pin qui se dressait dans la cour devant la maison. Il fermait les yeux, il écartait les bras, il battait des ailes, il se lâchait, avec l’espoir secret d’une branche basse qui retiendrait sa chute. Le frère, épouvanté, l’a dénoncé à la mère. Sa fureur a été plus forte que jamais. Elle l’a attaché au tronc de l’arbre, elle a coupé une branche et elle l’a battu jusqu’au sang. Ménade dionysiaque. C’est Bion qui m’a mis sur la voie qui m’a fait découvrir le sens de cet acte. Je voulais lui signifier par un acte, puisque les mots elle ne les entendait pas, je voulais lui signifier par un acte de ne pas me laisser tomber, sinon j’allais mourir, j’allais me tuer ; lui faire entendre ainsi qu’elle voulait ma mort. Je ricane encore à l’idée que Dieu soutient Tous ceux qui tombent. Ma mère : un dieu, un Godot à l’indifférence mortelle.

Un jeune homme d’autrefois se souvient que c’est lui, habillé en clochard, avec le même pull-over râpé, des chaussettes dépareillées, la bouteille d’alcool dépassant de sa poche, les cheveux non lavés, non peignés, qui se présentait aux étudiantes dublinoises auxquelles il était censé enseigner la littérature française. Là encore, c’est Bion m’a mis sur la voie. Il n’était pas hostile aux jeux de mots. « Si vous étiez travesti en clochard, m’a-t-il dit, c’était pour montrer à votre mère tout ce qui clochait dans les rapports avec elle. » Boîteux, rampant, fouillant les poubelles, suçant des cailloux, incapable de se mouvoir sans la prothèse d’une béquille ou d’un vélo avec des érections molles du corps comme de la verge ; et ce furoncle obstiné, grossissant et se vidant, la nuit, à l’anus, la douleur, le sommet de la douleur, le fond de la douleur et le sommet de la honte. L’angoisse sautant d’une organe à l’autre, signature de mon désordre d’être. Jusqu’à toucher le fond de l’oppression respiratoire ; l’horreur de perdre le souffle, la voix et la vie. La décision de faire la lumière sur ce fond de noirceur, il m’a fallu quinze ans après l’analyse avec Bion pour en être capable, et parce que j’avais mis le Channel entre ma mère et moi, entre la langue anglaise et ma langue française adoption, entre ma mère et ma nouvelle compagne parisienne. Ma première tentative pour me détacher de l’amour maternel a frôlé la catastrophe. C’était lâcher Charybde pour tomber dans Scylla. Une jeune fille qu’on appelle du genre « femmes légères » m’a initié à la sexualité. J’étais grand, beau, ténébreux. Elle m’a fait ça gratuitement. Elle est tombée amoureuse de moi ; je n’avais pas de métier, je ne voulais pas travailler. C’était un sujet de dispute avec mes parents. Elle m’a proposé de venir habiter chez elle, de gagner notre vie en faisant la putain, de me laisser soigner et entretenir par elle, et que je lui fasse un enfant. Directement elle ne me l’a pas dit, mais elle l’a fait, cet enfant, elle me l’a fait faire, sans que je sache qui était le père véritable, sans que j’aie voulu être ce père, et je l’ai moi aussi laissée tomber avec cet enfant ; j’ai relu les pages de Borgès où il dit que les miroirs et le coït lui sont horribles parce qu’ils multiplient le nombre des vivants. J’ai conté cet épisode dans une nouvelle ironiquement intitulée Premier amour.

Ce bébé sans peau, sans douceur, sans sourire, sans amour, sans tendresse, ce bébé qui a d’abord crié, puis qui a écouté le silence, attendant les bruits, les pas, ce bébé qui ne savait pas s’il était né ou pas encore, s’il était déjà mort, ce bébé, Beckett l’a fait vivre en en faisant le narrateur de son œuvre. Couché seul dans la nuit et le noir, un personnage se souvient d’avoir été ce bébé, cet écolier, cet adolescent, ce jeune homme. C’est sa seule compagnie.

Bion m’a encouragé à l’humour : « Si vous vous portez mal, m’a-t-il rejeté, c’est qu’on ne vous a pas porté suffisamment bien. »
Ma vie, mon œuvre sont le récit d’un Annonciation négative qui, au lieu de naître, me vouait à la mort psychique symbolisée par le Vendredi saint.

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Didiez Anzieu – Psychanalyste. 

Conférence du 1er colloque de Médecine et Psychanalyse : « Pédiatrie et psychanalyse », Paris 1993. 

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