Texte de l’intervention de Franck Dugravier lors de la journée du 18 janvier 2020 « Pouvoir de la science / Pouvoir de l’imagination »

Imaginer, s’imaginer, se faire des idées, fantasmer…
Parler d’imagination en médecine, c’est un peu prêter le flanc, parce qu’on introduit, dans un processus reconnu comme scientifique, une autre dimension, celle de la créativité et de l’invention, de l’intuition bien sûr, mais aussi celles, toujours possibles, de l’irrationnel et de l’illusion…
Il est intéressant de penser qu’à celle d’imagination s’associe celle d’inachèvement, et donc d’évolutivité, une pensée en mouvement, quelque chose de non figé, ne pas avoir de certitude… sans que rien devienne incertain. Pierre Bonnard, quand il allait dans un musée abritant certains de ses tableaux, amenait toujours avec lui un pinceau et quelques tubes de couleurs. Et, quand les gardiens ne faisaient pas attention, hop, il opérait quelques rajouts ou retouches.

Alors, je m’expose probablement, d’autant que j’ai choisi de vous parler de poésie,
je m’en expliquerai, et de correspondances.
Mais aussi de médecine, plus précisément de pédiatrie, et de vous dire pourquoi tout ceci est pour moi en lien.
En pédiatrie, particulièrement avec les bébés, il faut faire preuve d’imagination, car il arrive que la consultation « s’invente », au fur et à mesure.
Vous vous demandez peut-être ce que l’imagination a à voir avec une consultation médicale ?
Il est vrai que, s’agissant de médecine, le mot évoque plutôt des découvertes brillantes, ou spectaculaires, de celles qui peut-être révolutionneront le monde.

Eh bien non… il s’agit là de ramener le pouvoir de l’imagination à la sphère de l’intime, à la relation thérapeutique, à notre fonction de médecin, soigner, avoir souci de l’autre, et pour moi du bébé, de sa famille et de la dynamique qui les anime.

• La poésie et la médecine, la science : peuvent-elles fouler les mêmes terrains?
Si l’on se réfère à son étymologie, la poésie est l’acte de créer.
Mais, vous le savez bien, poésie, poème, ces mots ont aussi une attache au langage et à la parole.
Il peut s’agir, par l’écriture poétique, mais dans une forme d’expression bien particulière, de « mettre à portée », par le rythme, par le choix des mots, et par les mots eux-mêmes.

• Alors, « Poème de la médecine » ?
C’est le titre qu’Avicenne a choisi de donner à son ouvrage : Urzuga fi’t Tib, Poème de la médecine.
En 1326 vers, il y résume son énorme Qanun, et dit dans sa préface
Que ce « poème » « contient tout ce qu’il savait de cette science ».
Ce texte, la poésie pour dire la science, a continué d’influencer l’enseignement de la médecine jusqu’au 16è siècle, voire un peu plus tard, milieu du 17è.
Mais décliner et enseigner la médecine sous forme de poèmes était une habitude ancienne. Très longtemps avant, deux siècles avant notre ère, Nicandre de Colophon, par exemple, médecin lui aussi, avait écrit deux textes de poésie médicale.
Les Thériaques, traitait des morsures venimeuses,
l’autre, les Alexipharmaques, du poison et de ses antidotes.

• La médecine est présente
Ou du moins la maladie et la souffrance,
chez beaucoup d’écrivains et poètes non médecins, comme Claude Esteban avec Trajet d’une blessure, Camille Laurens ou Pierre Péju, ou Jean-Luc Nancy avec L’Intrus.
Mais de nombreux médecins/écrivains, ou écrivains/médecins, se sont, eux, clairement posé la question de savoir si médecine et écriture poétique étaient compatibles, et celle de savoir si les associer avait quelque intérêt.
Parmi eux, Lorand Gaspar, qui était chirurgien, William Carlos Williams, pédiatre américain dans les années 20 à 40, devenu chef de file des mouvements de poésie américaine des années 50 / 60.
Tous deux ont dit que leur métier a probablement fortement influencé leurs écrits poétiques. Lorand Gaspar a écrit, dans ce qu’il a appelé « Feuilles d’observation » :
« La médecine tend à prendre toute la place dans mon quotidien, elle s’insinue jusque dans le sommeil. On ne négocie pas avec l’urgence. Mais plus on est bousculé, plus il est impérieux de s’arrêter, de regarder, de s’aérer. Le temps de noter une idée, un étonnement. Ces feuilles me sont une façon de respirer. »

• Je vous dirai en quoi, pour moi, la poésie, mais aussi l’écriture, la musique et bien d’autres activités se sont toujours associées à l’exercice de la médecine comme des compléments naturels, dans une interdépendance qui s’est imposée comme une nécessité. En bref, il ne pouvait en être autrement. La question n’était pas de savoir si c’était compatible, c’était indissociable.
Il m’a toujours semblé que cette mise en harmonie était indispensable au maintien de ma cohérence interne, vous préfèrerez peut-être dire « psychique ».

Je crois que je n’aurais pas su pratiquer la médecine si tout cela n’avait pas fonctionné en résonance, y compris dans des domaines apparemment étrangers les uns aux autres, mais qui, pour moi, se nourrissent les uns des autres…

Si je dois retenir un mot qui puisse expliquer ce que je vous dis, je choisis celui de Correspondances, en référence peut-être au poème des Fleurs du mal qui m’a révélé ce mot et sa portée:

« Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se confondent ».

Je veux aussi souligner, c’est très important, qu’il est indispensable pour l’imagination de recueillir le travail de nuit, la pensée traversée et travaillée par le rêve.
Alors, si vous vous réveillez et que vous pensez avoir une idée, écrivez-la, profitez de vos rêves, demain il sera trop tard, vous l’aurez oubliée.
Ce texte est né en grande partie de mes réveils nocturnes et inscriptions sur le champ.

• Je dois préciser pour me faire comprendre :
J’ai fait des études secondaires strictement littéraires.
Les mathématiques en étaient absentes, les enzymes s’appelaient des diastases et la génétique se limitait à la couleur et à la surface des petits pois de Mendel.
Je n’avais aucun sens des sciences et seule m’intéressait la littérature.
Ce ne sont donc, ni les sciences, ni la curiosité scientifique qui ont orienté mon choix d’être médecin, mais plutôt un lien à la vie, aux choses du vivant, et avant tout aux diverses facettes de « la vie humaine », et en même temps peut-être, une sorte de fascination pour la mort.

L’intérêt scientifique est venu beaucoup plus tard, quand se sont construits d’autres ponts, proposées des correspondances nouvelles.
Et surtout quand j’ai pu constater qu’à un certain niveau de fréquentation et de partage les diverses disciplines ne s’opposent plus, mais se complètent et trouvent des langages communs, créant une sorte de communauté de pensée, entre des matières qu’à priori pourtant rien ne rapproche.

Ainsi, j’ai été saisi par une progressive et croissante curiosité.
Je dis « curiosité », parce qu’il me semble que c’est certainement la clé de l’imagination, et de là, de la créativité.
Je ne pourrai l’exprimer mieux que ne l’a dit un poète espagnol (Anthony Mello) :
Avant, j’étais complètement sourd. Je voyais les gens, debout, tourner dans tous les sens. Cela me semblait absurde… Jusqu’au jour où j’ai entendu la musique. Alors j’ai compris combien la danse était belle.

• Maintenant, s’il s’agit d’imaginer, parlons de bébés, je les ai côtoyés toute ma vie.
Mais d’abord, je vous pose cette question, qui n’est pas une question anxieuse :

À votre avis, puis-je être une mère ?
Il se peut que vous la trouviez incongrue, que vous pensiez que c’est une plaisanterie, et qu’elle ne mérite même pas de réponse.
Je pensais comme vous… avant…
Pourtant, l’histoire que je vous raconterai plus loin vous montrera que je me trompais, que je peux être une mère, qu’il suffit d’un peu d’imagination…
Mère… tout au moins c’est ainsi que parfois mes patients peuvent me voir, et que je peux parvenir à m’imaginer.

• Mais parlons maintenant des premières consultations, celles des multiples hésitations.
On peut être admiratifs des bébés, qui ont assez d’imagination pour inventer leur mère. On peut aussi rendre hommage à l’imagination des mères, quand elle leur permet de ressentir au plus près ce que ressent leur bébé.
C’est ainsi qu’elles lui assurent, sans même le savoir, une contenance indispensable et une continuité suffisante.

Nous aussi, pédiatres, devant ce bébé qui nous est confié, que nous voyons, nous avons des impressions, des pressentiments, nous éprouvons des sentiments, et nous « l’imaginons », nous nous en faisons une idée, qui peut-être orientera la suite de notre réflexion, en y mêlant malgré nous le subjectif à l’objectif.
Ainsi nous pouvons, sans peur de nous tromper, imaginer qu’il pense quelque chose.
Et nous pouvons participer à amener ses parents à l’imaginer à leur tour, car bien sûr ils le savent mais ils n’osent pas le penser.

C’est pour cela, parce qu’ils ont perçu depuis le début que son monde intérieur est en marche, que ses parents, c’est une formule de Wilfried Bion, « lui prêtent leur appareil à penser les pensées ».

• Prêter… mais comment se fait ce prêt ?
Eh bien il me semble que c’est par les gestes ; les gestes, le regard, et la parole. En pédiatrie: on voit, on sent, on touche. Toucher fait partie de notre raisonnement.

Pour cela, donc, pas de grands mots, pas d’explication fourre-tout… des gestes : toucher, faire toucher, mettre en mouvement.
En sachant qu’entre le bébé et ses parents, cette mise en mouvement(s) est en même temps une mise en mouvement psychique, qui se fait en partie par le jeu des identifications , et, dans cette situation particulière, d’identifications entremêlées, entrelacées, car bien sûr nous n’en sommes pas exclus.
C’est par ce jeu qu’après tout je puis être une mère.
Winnicott aussi le disait, de façon presque facétieuse : « Pour pleinement apprécier le fait qu’on est une femme, il faut être un homme ; pour pleinement apprécier le fait qu’on est un homme, il faut être une femme ».

• Bien souvent, nous devrons donc sortir des sentiers battus, peut-être briser les codes, ou certains codes.
Du langage alors, avec le bébé, nous ferons un usage particulier, jusqu’à l’inventer, dans sa diversité, son chatoiement, ses balbutiements et ses roucoulades.

Très vite, l’évidence s’est donc imposée. Il fallait inventer un langage pour se rencontrer, construire un récit commun, sans chercher une cohérence verbale, inventer à chaque fois un instrument nouveau pour une communication hors normes.
À coup sûr ce bébé attend là de nous que nous soyons imaginatifs.

C’est un langage fait de mots, souvent de mots inhabituels, d’onomatopées, de bruits et de silence, de gestes et de regards, de distance et de proximité.
Il s’agit de dire à ce bébé qu’on comprend quelque chose de ce qu’il exprime, qu’on a peut-être, ensemble, des choses à se dire et à échanger.
Il faut lui faire confiance. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est Henri Michaux, un poète, un autre, non médecin, qui parle des « enfants riches de nescience » : « Celui qui ne sait pas ou si peu et si mal, sait aussi quelque chose. Sans pouvoir, il tient un autre pouvoir ».

Mais il faut bien savoir qu’une grande part de ce que nous imaginons nous échappe, parce que nous n’en sommes pas conscients, que cela fonctionne, entre le patient et nous, comme un langage sous le langage, et que très vite cette forme de langage sera recouverte par un autre langage.
Et alors, ce que nous aurons su dire, ce que nous aurons su faire, nous l’oublierons ; ça n’avait de sens qu’avec « ce » bébé, à ce moment précis.

Bien évidemment il faut un médiateur. Ce langage passe donc par le corps du bébé.
Parce que, et c’est l’essence de la pédiatrie, c’est le corps qui est le médiateur.

• Alors, avançons dans notre examen :
Il est couché sur le dos, habillé.
D’abord ne pas le toucher,
l’approcher,
s’installer tous les deux dans le regard,
puis, doucement, poser la main – largement ouverte – sur son thorax,
sans que nous ne nous quittions du regard,
fléchir doucement ses jambes,
le réunir,
rester dans le regard.

Puis il s’agit, non pas de faire, mais de faire faire, c’est à dire non pas l’asseoir, mais le faire s’asseoir, non pas le tourner, mais le faire se tourner.

Encore une fois, le mettre en mouvement, et en même temps faire « glisser » ce mouvement vers ses parents, pour qu’ils se l’approprient et s’y laissent aller, à leur manière.
Nous devrons parfois aider l’un, l’une, ou l’autre à le percevoir et à s’y associer, non qu’ils ne sachent pas faire, mais parce qu’ils n’osent pas en avoir l’audace. (Pour cela il faudra peut-être leur prendre la main, mais là, il faut leur demander leur autorisation, parce qu’on ne peut se permettre de tirer profit de « l’asymétrie ».)

Garder un « toucher continu », sans le lâcher, un glissement, de la tête au tronc, et à la tête à-nouveau, sans rupture; c’est être contenant, faire que ce bébé trouve, garde, une contenance. Faire en sorte, par nos gestes, de l’aider à ressentir, à trouver, une limite extérieure qui le protège, l’unifie, une enveloppe .
De la main à la peau,
de la peau de la main à la peau du bébé,
et ainsi, à la perception qu’il y a un dehors et qu’il y a un dedans,
une proximité et une distance,
et donc un respect de l’intime et de l’extime.
(Pour tout cela, nous devons connaître nos propres limites et le cadre de notre intervention.)

• Les identifications /les correspondances
Comment parler de tout ceci sans évoquer la force des identifications et leur place dans l’imagination et l’invention.
C’est ce que dit Henri Michaux, encore lui puisque, vous l’avez compris, j’ai choisi de me placer sous le signe de la poésie : « Par ces multiples identifications, génératrices d’espaces… en ces premières années, vivre, c’est être ouvert… aux sons, aux couleurs, aux odeurs, aux mouvements… (ces mots reprennent ceux de Baudelaire…)
Winnicott avait lui-même dit que « les pédiatres sont capables de s’identifier à un nourrisson et de le maintenir ».

Curieusement, il ne m’a pas été difficile d’être parfois un bébé avec les bébés.
En plus, je ne m’en apercevais pas toujours.
C’est – tout à coup – une émotion vive, inattendue et imprévisible, l’impression subite qu’une communication étrange s’établit, d’une voix intérieure à une voix intérieure, une correspondance intense, presque troublante, généralement fugitive, quelques instants partagés.
En quelque sorte lui dire : « tu as en toi quelque chose du bébé que j’ai été, tu sais que j’ai conservé en moi quelque chose de ce bébé, et qu’à cause de ça, je peux être un peu du bébé que tu es ». Il me semble que ça lui fait plaisir de se l’entendre dire…

Par ce mot, identification, que j’entends comme « s’identifier à », je ne veux pas dire « se mettre à la place de », pas du tout, il s’agit plutôt, mais à notre insu, d’un déplacement, de décaler son regard, regarder d’ailleurs, oser cette liberté de se déplacer, « d’être l’autre »…

Ce n’est pas de l’angélisme, ce n’est pas non plus une technique, mais quelque chose qui peut survenir, va alors de soi et qui, pour un temps, bouleverse le rapport de chacun à chacun, le « désoriente » pour l’orienter différemment, instaurant un cadre d’écoute et d’échange différent, parce que surpris.

• Le maternage thérapeutique
Est-ce que ça peut se dire ?
Je vous l’ai dit au début, j’ai une histoire à vous raconter; quelque chose que je n’aurais pas osé imaginer ! Certains d’entre vous l’ont déjà entendue, mais dans un contexte différent.

Lorsque j’ai rencontré Tom et sa mère pour la première fois, je ne savais pas qu’elle allait éclater en sanglots, je ne savais pas non plus que je ne parviendrais pas à la consoler et que donc je lui proposerais de revenir me voir, puis de venir plus souvent. Nous nous sommes vus deux fois par semaine pendant plusieurs mois, jusqu’à ce que, d’un commun accord, elle aille confier sa parole et ses craintes à un psychanalyste.
Plus tard, elle eut une petite fille. Elle appela Zoé. Je la félicitai de ce choix parce qu’il signifie « la vie » et que oui, la question était là. Il me semblait que par ce prénom elle y répondait.
Elle pensait être tirée d’affaire, je le pensais aussi, quand subitement (mais brièvement) elle fut ré-envahie par la violence de ses peurs.
Quelques années plus tard, je préparai une intervention, justement pour un colloque de Médecine et Psychanalyse, sur la place de la vie sexuelle dans la médecine. J’avais intitulé mon intervention « Si j’aurais su, j’aurais pas v’nu… » .
Je lui demandai si elle m’autorisait à lui poser une question. Elle accepta. « Dans ce travail que nous avons mené ensemble, est-ce que vous m’avez situé plutôt dans une position paternelle, ou dans une position grand-paternelle ? » Elle ne bougea pas, ne répondit pas tout de suite. Elle me regardait. Ses yeux s’emplirent de larmes, et dans un souffle elle me dit : « maternelle ».
Comment vous le dire ? Je fus foudroyé ! J’étais naïf… je n’avais su imaginer l’évidence…
Après cela, je dois vous le dire, je n’ai plus jamais travaillé de la même façon.

Elle venait de m’expliquer, et c’est vrai pour chacun de nous, que quelquefois il faut pouvoir être, ne serait-ce que quelques instants, l’enfant de quelqu’un, trouver des bras pour nous accueillir, nous enserrer, nous maintenir rassemblé, contenu, pouvoir se reposer en l’autre qui nous fait cette place d’enfant.
Il s’agit d’un portage.

D’un pédiatre on s’attend bien sûr à ce qu’il prenne soin du bébé. Mais il arrive qu’en soignant l’un nous soignions les autres, que si nous portons ses parents dans une extension du soin à la dynamique familiale, nous prenions soin, en même temps, de ce bébé.
On se charge de l’autre, on l’allège pour un temps, ou pour un instant, du souci qui l’accable, peut-être du poids d’être soi.
C’est ce que je qualifie de « maternage thérapeutique », sans ignorer l’ambigüité, voire l’outrance de l’expression, d’autant qu’elle interroge aussi sur le bouleversement des rôles, la féminité, et la place de chacun.
Mais c’est sûr, il s’agit d’un soin.
Et il ne faut pas oublier, même si l’expression peut sembler obsolète, ce que Winnicott disait des pédiatres: « La fonction essentielle du pédiatre est de prévenir la maladie mentale ; si seulement il le savait ! »
Je dirai pour ma part, prévenir les distorsions relationnelles et les difficultés d’ajustement.

• Le « souci de l’autre »
L’imagination est, par essence, non conformiste, je ne dis pas anticonformiste, mais bien : non conformiste.

– Aussi cette question de l’imagination est-elle sans cesse associée pour moi à celle de ma légitimité et à celle de ma crédibilité.
Suis-je à ma place ?
Et si je suis à ma place, suis-je encore capable d’inventer, d’imaginer, pour moi, pour l’autre, avec et pour les enfants ?
Car bien évidemment, à la notion d’imagination on doit associer celle de l’illusion, celle de la maladresse, et dans une certaine mesure celle du hasard et du doute.
Les mots alors s’entrechoquent ; imagination, créativité, supposition, intuition, autant que parfois fausse route et erreur, illusion, mais aussi emprise.

Tout ceci n’est pas vraiment le propre, vous en conviendrez, d’une démarche scientifique…

Mais en médecine praticienne, nous ne sommes que des utilisateurs de la science, généralement de la science des autres.
Notre science est ailleurs, pas forcément où on l’attend, et pas forcément celle de Claude Bernard ou de Georges Canguilhem.

– À l’heure où l’un des reproches que l’on fait à la psychanalyse est de ne pas avoir de fondement scientifique, de ne pas être démontrable, au contraire d’autre sciences, qui sont plus cognitives, et qui sont scientifiques parce qu’elles répondent à des protocoles et parce qu’elles peuvent faire l’objet d’évaluations « objectives »… plus que jamais peut-être l’imagination peut être un instrument. Un instrument du soin.
Et il m’apparaît aussi, sur le plan individuel comme sur le plan collectif, que la préoccupation que l’on peut avoir de la vie psychique ne peut prendre sens que si nous avons aussi la préoccupation de la vie sociale et des mutations de la société et de l’inscription de cet individu dans cette société.
Pourquoi cette affirmation ? Parce que c’est là, aussi, que réside et s’enkyste l’asymétrie.
Dans ce monde qui change, nous sommes tous les jours confrontés, plus ou moins directement, dans notre activité, à l’immigration, à la pauvreté, à la précarité, et il n’y a pas de soin possible si nous passons à côté de cette dimension, la vie humaine.

– De plus en plus, on entend parler d’amélioration de l’accueil, d’une prise en compte de la relation, ce que je veux qualifier ainsi : « avoir souci de l’autre ».
Il est rassurant d’entendre exprimer par certains de ceux que nous appelons les « jeunes médecins » que même si l’on dispose de toutes les connaissances, on ne saurait traiter si l’on n’a pas ce souci de l’autre.
Il faut prendre garde, toutefois, aux multiples pièges de l’empathie.
Maintenant, dans certaines universités est inscrit, au sein des études médicales, un enseignement de la littérature, de même que se développe la pratique de la « médecine narrative ». Il s’agit, par ces pratiques nouvelles, de remettre la relation médecin/patient, et donc cet « humain », dont on parle tant, au cœur de la pratique médicale.

– Mais là aussi, les confusions sont possibles, alors n’oublions pas : la clinique prime, le patient prime, et, restons humbles ; comme le disait un de mes maîtres en médecine : « allons chaque jour du livre au lit, et du lit au livre ».

– Enfin, pour compléter mes Correspondances, il manque la musique, pourtant omniprésente… Lorsque je passais mon bac j’étais soutenu par un morceau que j’écoutais en boucle, A whiter shade of pale, chanté par Procul Harum, un groupe anglais de rock progressif.
Pour rédiger ce texte, j’ai été très soutenu dans ma réflexion par l’écoute, en boucle là aussi, et en parallèle de l’écriture, d’un morceau de musique de Morton Feldman, Palais de Mari, joué au piano par Ronnie Lynn Patterson.
Une musique lente, minimaliste, dont le rythme ne dérange pas la pensée, mais la sert, la soutient et l’accompagne, pour un partage dont j’espère qu’il ne s’agit pas d’une illusion et qu’il aura été, aujourd’hui, imaginatif…

Le palais de Mari.
Mari était une ville, située en basse Mésopotamie, à la frontière entre l’Iran et de l’Irak. Il était bien conservé, jusqu’aux récentes démolitions. Le palais a été découvert assez récemment. Des pierres, des murs en terre. Pour le parcourir, il fallait imaginer, les habitants, le passé, la vie. Il fallait l’inventer, comme disent les archéologues. Marcher lentement dans les rues, laisser flotter son imagination. Et alors, entendre la vie qui y avait circulé, « voir » ses habitants au détour d’une ruelle.

Franck Dugravier, pédiatre à Bordeaux.