Et la santé ? Quoi de neuf ? La question est banale, trop peut-être même au regard des thèmes qui vont être abordés, discutés, commentés au cours de nos tables rondes. On aura aussi pu penser qu’elle s’adressait davantage aux soignés qu’aux soignants.

L’idée qui a présidé au choix de cette formule plus précise que le « Comment ça va ? » ou « Comment vas-tu ? » habituels, mérite un éclaircissement.

Un colloque de haut niveau accueilli dans ce haut lieu qu’est L’École des Mines, aurait peut-être mérité une formulation plus sophistiquée. Celle-ci a été portée par le souci de ne pas trop s’écarter du quotidien et d’étudier ensemble les façons dont les usagers de la médecine vont s’approprier les nouveautés de la science.

Si la question Et la santé ? Quoi de neuf ? n’a pas changé depuis des décennies, la réponse évolue sans arrêt. Les informations données sont aujourd’hui beaucoup plus fournies qu’autrefois depuis que le consentement du malade aux soins est devenu une obligation. Certaines incluent même des annonces ou des risques potentiels. Qu’en est-il de leur restitution à autrui, selon le degré de compréhension de celui ou de celle qui parle, où se logent aussi ses peurs, ses angoisses et son ignorance. Il faut parfois se satisfaire d’écouter un embrouillamini difficile à décrypter sur ce qui lui a été annoncé par les médecins. Ce fouillis est-il porté par une angoisse de mort qui brouille les pensées ? L’angoisse du médecin, à supposer qu’il y ait eu lieu de l’éprouver, a-t-elle été perçue ?  A d’autres moments il faut prêter l’oreille à un discours savant emprunté à la terminologie médicale dont la définition et le sens ont peut-être été recherchés sur Google. Dans un cas comme dans tous les autres, le vécu personnel donne une coloration particulière aux mots prononcés. Ce vécu mérite l’attention et un certaine formation à ce que l’on appelle le contenu latent de ce qui se dit.

Quoi qu’il en soit, cependant, le devenir du corps, son état se trouvent d’emblée mis au premier plan. Qui raconte quoi, à qui et comment d’une histoire médicale ? Comment parle-t-on de sa santé et des médecins auxquels on a affaire, des traitements prescrits et des difficultés que l’on éprouve au long du suivi ? Quels sont les changements que la maladie crée dans l’existence, dans la famille, dans le savoir sur soi et pour les perspectives d’avenir ? De quoi, de qui les médecins, les soignants parlent-ils entre eux dans leurs réunions de travail ?

Il y a du relationnel et du narratif dans la santé même si on exprime de la nostalgie face à la disparition progressive de ce qu’on appelait traditionnellement la clinique et dont Michel Foucault a si bien annoncé l’évolution. A l’époque où il était si souvent question du colloque singulier entre le malade et son patient, son corps était beaucoup plus touché et manipulé qu’il ne l’est aujourd’hui et bien moins accessible à la transparence et au pronostic. Si transformée qu’elle soit, la communication demeure un passage obligé et l’utilisation des mots incontournable y compris lorsque le corps tente de prendre la parole de façon inopinée en produisant des symptômes qui n’ont apparemment que peu à voir avec la maladie dont on s’occupe.

L’omniprésence du langage et de l’écriture dans le champ médical avec les variations que l’on connaît selon celui qui parle et à qui il parle, selon la fonction occupée, soignant, soigné, parents, cette omniprésence du langage et de l’écriture justifie pour une part la présence de psychologues et de psychanalystes dans les services. Je dis pour une part parce qu’évidemment c’est l’intérêt pour le corps et pour ses manifestations qui prime puisqu’il mobilise les partenaires désignés.

De mon côté, mon intérêt pour le corps est ancien. Il s’est concrétisé au long des dix années passées auprès des enfants malades dans le service de cancérologie de l’enfant créé par le Dr. Odile Schweisguth, au fur et à mesure des recherches que j’y ai menées à sa demande sur le devenir des enfants atteints de tumeurs solides. L’incidence des angoisses parentales et maternelles est apparue majeure. Les médecins en connaissaient l’importance puisqu’elles s’exprimaient lors de leurs consultations mais ils étaient souvent impuissants à les atténuer ou à les transformer.

Il ne s’agissait pas tant pour moi, psychologue formée à la pratique de la psychanalyse, de me situer, au long de ces années de collaboration et de participation à la recherche, comme une aide extérieure, aux côtés des autres disciplines de soins. J’apportais mon concours à l’inscription de la maladie dans une histoire de vie qu’elle n’avait pas drastiquement coupée entre un avant et un après. C’était ce que croyaient les familles.

De sorte que plus tard, après cette longue expérience de terrain, à l’époque des responsabilités de formation et de recherche que j’ai exerçées à l’université Paris-Diderot, mon enseignement alla surtout dans le sens d’une transmission sur les modalités d’accom-pagnement des partenaires en présence, soignants, soignés, famille. Un accompagnement qui permettait de suivre les états intérieurs inhérents aux angoisses produites par la crainte de perdre un être cher. Ceci en référence aux critères de la vie psychique que Freud avait mis en lumière et qui permettaient d’aider les familles à avancer dans la vie et à s’appuyer sur leurs ressources intérieures dont, bien souvent, ils ignoraient la présence et dont on leur facilitait la prise de conscience.

En 1966, à l’occasion d’une conférence au Collège de médecine que je cite souvent tant elle était visionnaire, Lacan attirait l’attention sur l’« accélération que nous vivons quant à la part de la science dans la vie commune. » Avec pour corollaire l’extension de ce qu’il désignait comme « le droit de l’homme à la santé » et dont la modernisation allait transformer la fonction du médecin. Ses propos à l’époque firent scandale chez ses auditeurs médecins, notamment chez Pierre Royer qui rappela que sa demande de collaboration auprès de Ginette Raimbault était liée à ce qu’il appela « une certaine maladresse dans le maniement des rapports humains ». Celle-ci se faisait jour dans son service avec l’amélioration des techniques de soins, l’allongement des survies et la présence de plus en plus marquée des parents dans le service.

Dans l’histoire de la médecine, les avancées de la science ont toujours eu des effets sur le quotidien de la vie des malades et surtout sur la manière de vivre leur corps, qu’il s’agisse de ses défaillances, de la préservation de ses capacités ou de l’adaptation à ses transformations voire à ses limites. Le corps qui dysfonctionne crée la plainte. Il crée aussi et surtout des sensations d’inquiétante étrangeté que Freud situait aux limites du familier et de l’inconnu assimilé à l’étranger en soi. Car le corps que l’on connaît avec lequel on cohabite change de statut dès lors qu’il est confié à la médecine. Comme si l’on portait un étranger à l’intérieur de soi, un ennemi de l’intérieur.

Dans un article intitulé « Brève histoire de la conscience du corps », (paru en 1981 dans vol 42, n° 2, de la Revue française de psychanalyse, Jean Starobinski, reprend dès ses premières lignes une note, qu’il dit avoir été “jetée” par Paul Valéry dans l’un de ses Cahiers. La voici  :

« Somatisme (Hérésie de la fin des Temps)

Adoration, culte de la machine à vivre

« Sommes-nous arrivés à la fin des temps ? se demande-t-il alors ? L’hérésie annoncée par Valéry est presque devenue la religion officielle. Il n’est question que du corps, comme si on le retrouvait après un très long oubli. […]

« C’est ajoute-t-il, la première connaissance qui soit entrée dans le savoir humain : “ Ils connurent qu’ils étaient nus ” (Genèse, 3, 7). Et depuis cet instant le corps n’a jamais pu être ignoré. »

Voilà qui dit, je crois, toute la distance qu’implique la connaissance de la maladie et de ses effets sur le corps y compris ceux qui sont identifiés comme morbides alors que la personne concernée ne les ressent pas. Dans le domaine des maladies et des soins cette connaissance est asymétrique entre le médecin et le patient, quelles que soient les nouvelles possibilités informatiques d’accès au savoir.

La mise en place de la télémédecine ne changera pas les choses. Peut-être transformera-t-elle le nombre de soignants. On nous parle de leur diversification et d’une forme d’accroissement de leurs responsabilités. Peut-être allons-nous dans le champ du soin vers la formation de médecins aux pieds nus, sur le modèle de ceux que Mao Tsé Toung en son temps initia en Chine.

Un dernier mot peut-être sur la question du transfert et des identifications : deux notions auxquelles notre association, Société Médecine et Psychanalyse, porte une attention particulière. D’autant plus particulière, dirai-je, que dans le contexte de la maladie et de ses effets sur les mouvements de vie et de mort qui jalonnent la vie du corps au cours des soins, les soignants sont des objets de transfert privilégiés. Qu’en faire, qu’en penser, comment les gérer sur le long cours ? La formation des psychanalystes les rend aptes à travailler ces questions. A la SMP, avec Michèle Lévy-Soussan, nous tenons des groupes d’échanges destinés à cette fonction. La bi-disciplinarité y est de règle car le corps, surtout lorsqu’il défaille, exige pour les partenaires qu’il réunit autour de lui, une double approche à la fois psychique et somatique.

Danièle Brun
Intervention au colloque « Et la santé ? Quoi de neuf ? » 22 mars 2019