Un billet sur le film éponyme par Danièle Brun

Il n’est pas fréquent, que l’on soit psychanalyste ou patient, de se demander qui des deux protagonistes est au long des séances à sa juste place. Que veut dire juste place ? Sous ma plume cela renvoie à une certaine concordance avec l’intérieur de soi dans le récit que l’on fait d’un fragment de vie et que l’on soumet à l’écoute d’un autre, supposé — c’est bien le moins de ce que l’on peut attendre de lui ou d’elle — également en accord avec elle ou lui-même.

Quand je suis sortie du cinéma où je venais de voir le dernier film de Juliette Binoche, basé sur un roman de Camille Laurens que je n’avais pas lu, cette question m’a assaillie. Je ne développerai pas ici un point de vue de cinéphile, encore que le film m’ait paru bon, mais celui de la psychanalyste que je suis et qui se montre sensible à la manière dont les séances de psychanalyse peuvent être mises en scène. Ici, comme souvent l’incarnation d’une « psy » par Nicole Garcia relève de la caricature. Elle est cantonnée dans une posture de neutralité bienveillante, avec un visage impassible, ce qui ne l’empêche pas de se montrer curieuse envers ce que la patiente dit et envers ce qu’elle paraît garder pour elle afin de lui faire avouer ses motivations profondes. Tout ceci, dit-elle, pour mener à bien sa fonction, la conduite de la cure et la guérison d’une crise profonde où la jalousie se mêle à la recherche d’un sursaut de vie.

La psychanalyste finira par abandonner son rôle cartonné pour se faire le go-betweenet la messagère auprès de sa patiente d’une vérité qui lui a été contrefaite. Le contrefacteur est un homme, un ancien amant largueur mais finalement jaloux, ne supportant pas d’«être cocu » (sic) et qui à sa manière se venge d’une ancienne maîtresse qu’il avait, par ailleurs, lâchement abandonnée après une scène d’amour plutôt torride. Il l’a reconnue à sa voix, demeurée identique, et que son ami lui a fait écouter au téléphone. Idée intéressante que cette identité de la voix qui fait la justesse de la parole. La justesse est ici à distinguer du vrai et du faux.

Or, ni l’une ni l’autre, ni la psy, ni l’amant ne sont en définitive à leur juste place, pas plus que ce nouvel amant connu via un site de rencontre et déclaré «suicidé».  Il s’est laissé tout de même laissé follement entraîner dans une histoire d’amour passionnelle mais non charnelle par l’image d’une partenaire déployant une séduction réinventée à chaque instant. On pense à Cyrano.

Alors finalement ? Tout cela pour qui et pour quoi ? Pour cette femme, la patiente, magnifiquement interprétée par l’actrice, la cinquantaine magnifique également et qui tente de surmonter un épisode critique lié à l’avancée en âge, aux événements de sa vie antérieure et à un désir de vivre malgré tout la passion d’aimer qui l’anime. Évidemment la vengeance crée la stimulation nécessaire. Mais l’intérêt du film est de la montrer à sa juste place en réponse à cette féminité intemporelle, peut-être même au féminin qui bout en elle et qui ne trouve pas sa voie d’expression et d’accomplissement dans un quotidien de mère désormais célibataire, enseignant la littérature à l’université, engageant ses étudiants à lire et à relire Les liaison dangereuses, et se montrant peu ou prou déstabilisée par des fils grandissant faisant couple parfois hostile face à elle.

Bref, l’imaginaire aidant, palliant même les déceptions répétées, y compris dans ce dédoublement d’elle-même qu’elle a mis en scène sur les réseaux sociaux, la voilà qui se met à écrire une vraie histoire d’amour conforme à son désir, et dans lequel elle transcende l’annonce faite par le premier amant de la mort du deuxième homme — l’ami de cet ancien amant — dont elle était tombée amoureuse. Sous sa plume dans un livre qu’elle anticipe à succès, l’homme revit en la personne de son photographe de presse. Un rôle inédit conforme à la profession qu’exerçait l’amant dans la réalité.

J’espère que nul ne s’est perdu dans ce dédale où le sursaut qui s’est produit dans l’inconscient lors d’un pic de solitude libéra une féminité pulsionnelle muselée par le quotidien et qui se révèle en définitive comme puisant aux forces de l’Éros.

Face à l’intensité de ce vécu qui lui est raconté, la psychanalyste finit par bouger non pas seulement dans sa tête mais physiquement et géographiquement. Tant pis même si c’est dommage pour la discipline. C’est elle qui vient dire au-revoir.

Restée seule dans un site naturel avec l’eau à ses pieds, on voit la patiente saisir le portable dédié à ses séances avec l’amant qui ne se sont jamais concrétisées puisqu’elle ne voulait pas montrer son vrai physique. Mais là, on la voit appeler cet homme au téléphone comme avant. Il est vrai que le téléphone sonne sans réponse de sorte qu’il faudrait que l’autre ait gardé le sien pour éventuellement répondre, mais la compulsion de répétition est là et la sonnerie se fait entendre, presque indéfiniment.

Belle métaphore de l’amour que ce film, transcendé par l’écriture réparatrice et permettant d’assumer à l’héroïne une identité de cinquantenaire susceptible de plaire et de séduire.

Il faudra que je lise le livre et que je vérifie si tel est bien le message qu’y livre Camille Laurens. De ce point de vue l’écriture aurait la fonction d’un rêve. Elle serait mue par l’accomplissement d’un désir refoulé dont son déguisement témoignerait. L’essentiel de la psychanalyse se retrouve au long des pages de L’Interprétation des rêves, même si parfois les psychanalystes eux-mêmes paraissent en faire fi.